C’est sur ce constat clinique que le Pr Louis Bujan, professeur émérite de médecine et biologie de la reproduction (CHU Paule de Viguier, Toulouse) et Inserm 1203, a ouvert le congrès Andro-Caraïbes 2025 :
« La question principale qui nous agite, nous andrologues, est simple : est-ce que l’homme est correctement évalué ? » Pr Louis Bujan
Les chiffres sont sans ambiguïté. Une étude américaine montre que 18 % des hommes estiment ne pas avoir été évalués dans le parcours d’infertilité et que 25 % des femmes considèrent que leur partenaire n’a pas été réellement évalué, soulignant le caractère souvent partiel ou superficiel de l’exploration masculine [3].
Mais au-delà de l’accès à l’évaluation, c’est sa qualité qui interroge.
« Quand l’exploration masculine existe, elle ne s’accompagne pas toujours d’un examen clinique. Et ça, c’est un problème majeur. » Pr Louis Bujan
Dans la pratique, l’homme est souvent adressé tardivement, essentiellement pour une biopsie testiculaire ou un geste chirurgical, tandis que l’ICSI (injection intra-cytoplasmique de spermatozoïdes) permet parfois de contourner l’infertilité masculine sans en comprendre la physiopathologie.
La fertilité masculine ne se résume pas à un spermogramme à l’âge adulte.
« Il faut raisonner en continuum : période préconceptionnelle, vie fœtale, post-natale, enfance, puberté, âge adulte… puis retour à la génération suivante. » Pr Louis Bujan
Certaines fenêtres sont particulièrement vulnérables : la différenciation testiculaire in utero, la période néonatale, la puberté. C’est sur cette base que Niels Skakkebæk a formulé dès 1991 le concept de syndrome de dysgénésie testiculaire, reliant cryptorchidie, hypospadias, altération de la spermatogenèse et augmentation du risque de cancer testiculaire [4].
Explorer un homme infertile, c’est parfois diagnostiquer bien autre chose : mucoviscidose révélée par une agénésie des déférents, diabète découvert devant une éjaculation rétrograde, anomalies rénales associées à une hypospermie, dyskinésie ciliaire, tumeur testiculaire fortuite.
« Qui, parmi les andrologues, n’a jamais découvert un cancer testiculaire chez un patient consultant pour infertilité ? » Pr Louis Bujan
Dès les années 1990, Georges David proposait une idée alors audacieuse : considérer le spermatozoïde comme un indicateur de santé publique [5].
Les données de cohorte lui donnent aujourd’hui raison : les hommes ayant une spermatogenèse altérée présentent plus d’hospitalisations, un sur-risque de diabète, de pathologies cardiovasculaires, et une mortalité accrue, indépendamment de l’IMC, du tabac ou du statut socio-économique [6].
➡️ Dans cette perspective, l’infertilité masculine pourrait jouer le rôle d’un marqueur sentinelle, signalant précocement des déséquilibres systémiques.
« L’infertilité masculine pourrait être le canari dans la mine de charbon. » Pr Louis Bujan
« Je pense que vous sortirez de ce congrès avec une conviction simple : demain, j’examine les hommes, et je me pose des questions. » Pr Louis Bujan
Explorer l’homme infertile, ce n’est pas seulement chercher des spermatozoïdes.
➡️ C’est comprendre, prévenir, dépister et agir sur la santé globale de l’homme.
[1] Hamamah S, et al. Infertilité : état des lieux et propositions. Rapport remis au ministère de la Santé. Paris; 2022.
[2] INSERM. Infertilité : état des lieux. Paris: Institut national de la santé et de la recherche médicale; 2023. Disponible sur : https://www.inserm.fr/dossier/infertilite/
[3] Eisenberg ML, Lathi RB, Baker VL, Westphal LM, Milki AA, Nangia AK. Frequency of the male infertility evaluation: data from the National Survey of Family Growth. Fertil Steril. 2013;99(6):1538–1543. doi:10.1016/j.fertnstert.2013.01.132.
[4] Skakkebæk NE, Rajpert-De Meyts E, Main KM. Testicular dysgenesis syndrome: an increasingly common developmental disorder with environmental aspects. Hum Reprod. 2001;16(5):972–978.
[4] David G. Infertilité masculine et santé publique. Contracept Fertil Sex. 1992;20:857–862.
[5] Jensen TK, Jacobsen R, Christensen K, Nielsen NC, Bostofte E. Good semen quality and life expectancy: a cohort study of 43,277 men. BMJ. 2009;339:b3656. doi:10.1136/bmj.b3656
